Collection: Avec Elena Balzamo

Globe: Votre livre commence par les souvenirs de vos enfances en URSS, puis crée progressivement un pont entre la Russie et l'Occident au moyen des objets les plus inattendus, allant d'une friteuse aux vitraux de Notre-Dame de Chartres. Est-ce que, pour vous, l'une des cultures a désormais pris le pas sur l'autre ?

 

Elena Balzamo: Il m’est impossible de répondre à cette question, car je n’arrive pas à tracer une frontière : écrire dans la presse française sur la littérature russe ou encore traduire des livres russes – est-ce contribuer à la diffusion de la culture russe ou élargir les horizons des Français ? Une seule certitude : ma langue de travail est le français, même si mes lectures se font essentiellement dans d’autres idiomes. Je pratique le français plus que je ne le consomme...

Globe: Vous évoquez la déception de nombreux Russes émigrés en France, qui connaissaient toute la littérature française, sans connaître réellement le pays : avez-vous ressenti la même chose en arrivant en France ?

 

Elena Balzamo: Dans mon cas, il s’agissait de l’ignorance moins de la France que de l’Occident. Le Rideau de fer était d’une opacité totale, et cela concernait toute l’Europe : partout le même décalage entre le pays imaginaire et le pays réel. A Paris, je cherchais les traces d’Alexandre Dumas, à Stockholm celles de Hjalmar Söderberg, à Copenhague celles de Herman Bang, etc. Partout chez moi – et partout égarée.

 

Globe: Vous parlez du samizdat et du goût des lectures qu'on fait en une nuit, sentiment qu'on ne peut comprendre qu'en l'ayant soi-même vécu. Est-ce cette relation hors normes à la lecture qui vous a donné envie de devenir auteur à votre tour ?

 

Elena Balzamo: Paradoxalement, il s’agit moins d’hors-normes que de normalité : j’ai toujours vécu entourée de livres parmi des gens qui lisent. – Quant à l’écriture, on pourrait penser que j’y suis venue sur le tard, mais ce ne serait pas exact. J’écris depuis longtemps, mais jusqu’à récemment d’autres genres me suffisaient : essais, articles. Il ne faut pas penser que l’écriture académique, « universitaire », soit indigeste par définition – tout dépend de la personne qui tient la plume. Pendant longtemps, cette façon d’écrire me permettait d’exprimer tout ce que j’avais à dire. Mais ce genre (ainsi que la traduction, véritable camisole de force) est contraignant : il y a des règles à ne pas enfreindre. Quand je m’y suis sentie à l’étroit, j’ai essayé un mode d’écriture où n’existe qu’une seule et unique règle : écrire « bien ». Et évidemment, cela m’a beaucoup plu : après le carcan de l’essai et de la traduction, une liberté totale ! Alors, je continue...

 

Globe: Vous terminez votre livre sur un ton plus engagé : est-ce parce que vous écrivez pour essayer de réveiller cette « génération amnésique » qui ne sait plus apprendre par cœur et qui oublie son passé ?

 

Elena Balzamo: Honnêtement, je ne me sens investie d’aucune « mission » : qui suis-je pour donner des leçons ? et de quel droit ? Mais avant de me mettre à écrire toutes ces histoires, j’en avais pendant longtemps raconté certaines au cours de conversations, et elles trouvaient d’habitude des oreilles bienveillantes. Désormais, je cherche à leur donner une forme littéraire. Si cela fait réfléchir le lecteur, je serai contente ; si cela ne fait que l’amuser et l’aider à tuer le temps, c’est que ce que j’écris n’est pas bon.

Car la littérature elle-même a bien une mission : elle sert, comme disait Soljenitsyne, à transmettre « par procuration » une expérience, individuelle ou collective, à ceux qui ne l’ont pas vécue dans leur propre chair. Pour y parvenir, l’œuvre doit atteindre un certain niveau artistique, les bons sentiments et les belles intentions ne suffisent guère : l’esthétique est la mère de l’éthique, selon la formule de Brodsky. Ce faisant, la littérature crée un réseau référentiel permettant de (r)établir des liens entre les époques et les lieux. « Le temps a pris un nouveau tournant, des pans entiers des paysages littéraires, avec leurs vallées, leurs sommets, leurs lacs et leurs lointaines forêts sont restés quelque part, en arrière, de côté, Dieu sait où », lit-on chez notre contemporain Alexeï Makouchinski, et cela correspond à mon propre sentiment de « rétrécissement » du passé et à ma conviction que pour y résister, il faut continuer à écrire. Et, bien entendu, à lire.

 

Globe: Enfin, vous mentionnez la Librairie du Globe, son passé de « filiale soviétique » et la menace d'Amazon pour toute la branche de nos jours : quel est aujourd'hui le rôle que peut tenir une librairie spécialisée dans la littérature russe ?

 

Elena Balzamo: L’histoire du Globe est une belle histoire, plus palpitante même que celle de son ancien « frère-ennemi », l’YMCA, car riche en rebondissements. L’histoire d’une évolution, d’une série d’étonnantes métamorphoses au fil des années. Je me souviens de l’accablement éprouvé au Globe de l’époque soviétique : tant de livres – et rien à lire ! Un accablement qui persiste aujourd’hui, mais pour des raisons opposées : tant de livres – on aimerait les avoir tous !

J’ai mis du temps à comprendre le rôle crucial des librairies, à la fois parce qu’en URSS c’étaient des non-lieux, de simples espaces de stockage, et aussi, plus tard, en comparant les situations dans d’autres pays, où la loi du prix unique – bénie soit-elle ! – n’existe pas. La librairie française est un trésor, un monument national, elle devrait être protégée par l’UNESCO. Mais plus sérieusement : oui, son rôle est capital – les professionnels du livre ont du mal à imaginer à quel point le lecteur ordinaire peut être désemparé face à l’océan des titres. (Moi aussi, je suis souvent prise de vertige.) Il faut des balises, des bouées de sauvetage, des phares. Sinon, sous la pression d’Amazon & C°, on finira tous par lire le même bouquin – et ce ne sera ni la Bible, ni Shakespeare, croyez-moi...

 Les libraires spécialisées, comme le Globe, occupent une position stratégique du fait qu’elles s’adressent à un public double, national et allogène, dans ce cas, russophone et francophone. Une petite passerelle entre les traditions culturelles, négligeable comparée aux autoroutes amazoniennes – mais vitale.

 

 

Auteur: Elena Balzamo

Globe: Roxane Barbier 

Trier par Langue

Trier par Auteur

Collection

1 produit
  • DECALCOMANIES
    DECALCOMANIES
    Prix normal
    €12,00
    Prix réduit
    €12,00
    Prix unitaire
    par